La baie au diable

Quand un soir tu t’es mis à semer des îles sur l’océan de mon naufrage, des îles mirifiques, aussi vraies qu’impalpables, lointaines ! Quand un soir tu as décidé de les éclairer de tes phares en feu, brûlants ; des torches mensongères scintillantes de mille mirages.

Je n’ai jamais su nager, tu le sais, ni jamais su m’agripper aux épaves, mes bras sont trop courts et mon souffle en extinction se noie dans l’eau salée.

De tes mains de velours, tu continues à semer, telles les cendres de mes restes incinérés, des milliers d’îles, des îles de promesses et d’absence, des îles d’attente et d’exil, des îles de départs et de néants.

De tes mains de velours, tu continues à toucher, tout sauf le labeur, toucher les plaies suintantes de larmes, les blessures jamais refermées, les paupières qui ne connaissent plus le sommeil, les bouches qui respirent le refus.

Quand un soir tu t’es mis à jeter par-dessus ton bord, les restes de souvenirs qui encombraient ta mémoire et les miettes d’histoires que tu t’es racontées ; tu croyais encore nourrir des poissons avec tes chimères, mais tu les noyais à ton insu, tous les matins en face de ton miroir.

Quand un soir, le secours vint à mon secours , sans mains et sans velours, sur des ailes dénutries, j’ai survolé tes îles, ces milliers d’îles que tu dressais sur mon égarement, comme des cailloux meurtris par le temps, comme des repères que seul toi,l’enfant de l’ours pouvais trouver.

Je m’éloigne encore, je m’éloignerai toujours de ce chemin de velours, de cette baie au diable, que tu appelais « Retour», sans doute en souvenir d’un mot d‘enfance oublié, d’un geste lointain qui revient de temps à autre, aérer les monuments de ton tourment.

© Amina MEKAHLI

Chut !

Tapie sous un tas de nuages
Tremblante la face en nage
Le soleil des vieux jours,
Boudeur et capricieux,
Sur ce tas jadis délicieux,
Daigne faire un dernier tour.
La vieille écorce du temps
Se fripe sous les tourments
Se détache et s’effrite
Tombe à terre et s’invite
Impromptue, pique-assiette
Au festin de la fête.
La charogne donne l’écho
En harmonie à l’asticot
Le temps siffle son dernier mot :
Ce soir sera la fin du tempo !
Hurle vent ! Hurle un moment.
Chante levant ! Chante tout et tant.
Passe vie ! vie passe et trépasse.
Mort déporte ! Emporte et ferme la porte.
Chut !

© Amina MEKAHLI

Folles amours

La lune de sa pudeur se défait
et en plein jour enfin apparait
Son voile noir tombe et disparait
Son soleil l’admire,l’ oeil effaré
Leur union par les dieux interdite
se tente,se provoque et s’incite
Les astres de leur destinée proscrite
sortent au grand jour,nus et s’excitent.
La lune se pavane,danse et déambule
se déhanche,s’épanche,sort de sa bulle.
Le soleil acquiese timide,ces preambules
De sa dulcinée qui rêve,raconte et fabule.
Qu’elle est seule le jour sans étoiles
qu’elle est nue sans sa nuit en voile
Ma lune à moi,ainsi se devoile?
L’astre des astres,l’astre des étoiles?
Le soleil troublé, fuit et s’eloigne
La nuit le suit,le touche et l’empoigne
Que fais-tu? je suis la nuit,la nuit qui soigne,
Qui raméne le conseil,la paix, l’oubli du bagne.
Le soleil court,court,la nuit le poursuit
Deployée,opaque,decidée elle l’essuie
L’efface,l’ostracie dans un ciel obscurci
Pour que lune delaissée,revienne par ici.
Jamais ne se croisent les folles amours
Soleil et lune,séparés pour toujours
S’éspérent et attendent chacun,un retour.
La nuit, tous les soirs fait chanter le troubadour.

© Amina MEKAHLI

Le spectre du pantin empaillé

Une rue qui ne mène nul part, qu’à toi, mausolée du saint oublié
Evoqué sans tambours quand vient la saison des amours gelés
Quand vient le tour de celui qui l’encens à la main attend ses ainés.

Je m’avance en sautillant sur le pavé disgracieux de ta vie
M’es-tu revenu un soir d’hiver comme un chandail troué ?
Pour me jeter comme un opprobre, ta caresse sur le dos ?

Revenu boiteux le bâton comme ami et le turban comme esprit
T’allonger dans cette sépulture taillée en souvenirs et en cris.
Pour trouver prés de moi pantin empaillé, le jauni de ton répit

Je ne t’ouvre qu’une lucarne car mes portes sont condamnées.
Rouillées de promesses, lourdes de secrets, un cercueil scellé
Comme une lueur, infiltre et diffuse toi dans ma longue cécité.

A côté du vase renversé sur la paillasse ou personne ne prie plus
Met ta grandeur d’antan, ton charme vieilli et ta gloire révolue.
En attendant mes pas, sautillants et légers sur le pavé disparu.

© Amina MEKAHLI