Lettre à Marie Hurtrel

Lettre à Marie,

Je n’aurais jamais imaginé, combien écouter ses propres cris était épuisant, et j’étais épuisée, jusqu’au jour où des oreilles comme les tiennes ont accueilli cette voix du sable, étouffée par l’écho des forêts assassinées, brûlée par un soleil impuissant , cette voix muette face à la mer.

J’aurais pu naître sans langage, j’aurais écrit avec les yeux.

Il est un pays lointain dont nous rêvons, ce pays que nous construisons avec les matériaux de l’enfance et duquel nous écrivons tous les soirs, c’est dans ce pays que je t’ai retrouvée, Marie.

Et comme des petites filles aux doigts brisés par le vent glacial de l’indifférence du monde, nous nous écrivons des talismans en forme de poèmes, des talismans qui nous protègent de la chute dans le vide de l’absurde, des talismans qui abolissent l’espace, le temps d’un rythme, d’un vers, d’une image.
Nous écrivons des talismans, qui abolissent les couleurs de peau, et les couleurs des drapeaux.

Ta dédicace me fait retrouver le sens perdu du globe, la musique d’une humanité retrouvée, suspendue en grappes d’égoïsme au-dessus d’un paradis sans nom et sans adresse.

Ta dédicace me fait pleurer en gros sanglots, mais mes sanglots personne ne les entend, alors je vais te les chanter au fond de ce cœur de fleur où logent les désemparés de l’injustice humaine.

Cette sororité de ton dans l’indignation, cette tendresse sur les bouches qui sourient quand une main sans gant caresse leur tête brûlée, avec toi ce soir je les partage.

Je te remercie Marie, pour tout cela et pour tout le reste.

Amina

 

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Cette lettre est une réponse à un texte de Marie Hurtrel, « Dédicace à Amina ».

 

Chère Amina,

Je t’écris parce qu’il est difficile de trouver le temps d’écrire… disons que suivre ce que l’une ou l’autre fait et dit n’est pas toujours simple. Le temps est une chose non-chose et qui ne se maîtrise donc pas vraiment. Mais, ce temps ne fera pas que l’éloignement se fasse dans l’humain, n’est-ce pas.

Et c’est à toi que j’écris, parce que la femme que tu es là où tu vis est un cri. Ce cri que j’entends sonner comme une alerte vive et constante aux esprits et coeurs humains et à toutes celles que nous sommes, ces femmes qui saignent ou ont saigné – et peu importe le quantitatif, le flot est un de nos sangs mêlés, puisque par où elles meurent, je meurs -, qui ont saigné assez pour comprendre ce que cet humain cache sous ses cadres rigides : le vide, un néant qu’il veut combler de toutes les façons ; et s’il se cherche une parole d’espoir et la croyance que le monde peut reprendre sa conscience et son humanité, il est que ce néant se comble, hélas, souvent aussi, et depuis des siècles, par l’asservissement de la chair et de l’âme. Aux bourreaux la gestion du vide par l’épuisement du sens et la destruction justifiée par la Loi, qu’elle fut donnée pour divine ou d’état et, ô misère des misères, par celles alliant les deux (de l’alliance guerrière contre on ne sait quels dangers du « être » d’une moitié de l’humanité dont la capacité de penser fait trembler le siège moulé au fondement des masculines angoisses).

Voilà, c’est un cadeau qui va venir dans quelques mois – la gestation fut lente, surtout dans la décision de le mettre au monde du lisible -, un livre pour toi qui viendra suivant la route aérienne du Tilleul, mais un livre différent, et pour toutes ; mon dernier et non ultime. Un livre de rien, une petite histoire sans importance qui a donc toute son importance. Nous passons, toi comme moi et comme beaucoup, notre temps à tenter de dire, d’écrire, de décrire, et de crier en modulant le ton pour tenter de trouver celui qui sera accessible aux ouïes formatées et dures ; la surdité est si facile pour un repos sur un lit sans bosses. Alors il me fallait émettre cette « lettre » dans ce livre. Lettre à celui qui ne peut rien faire, comme on lève un pan tout petit sur une misère, toute petite elle aussi. Car je crois que c’est comme ça qu’on peut faire entrer la lumière, en soufflant ici et là sur les voiles qui obscurcissent nos réalités. En espérant que ces voiles qui se disent pudiques ne restent pas aussi lourds que la chape qu’ils sont souvent (et même toujours selon le lieu). On ne s’épanouit pas de nos blessures, on en meurt, sauf si l’on y trouve la raison d’élargir le constat. Je crois. Pour ouvrir ces portes closes et donner à espérer aux reclus(e)s que la parole puisse passer les murs et les faire tomber. En autre temps, d’autres ont bien fait s’écrouler les murailles de Jéricho, de l’insistance de la conviction valant le fer, là, où l’humain est sans doute plus puissant qu’il ne l’imagine sous ses peurs – cadeaux empoisonnés de sa propre humanité -. Il n’y a aucun hasard de métaphore. Nous pourrions lire les livres dits saints comme traités de philosophie, mais laissons aux humains le comble par le cadre si nous pouvons, par ailleurs, faire parvenir l’écho du coeur de la brûlure comme signifiant donnant que tout cadre peut et doit être débordé. Le débord de l’humaine conscience et de sa liberté. Soyons libres, et c’est en posant l’image de la foi au possible par l’allusion biblique que je veux te dire tout ce qui est en crue dans notre rivière commune d’espérance, parfois d’eau sombre troublée des boues volcaniques d’une humanité en déraillement sur ses craintes de la puissance féminine, dans ce que nos éducations si différentes il y a de si commun dans l’imposition de l’abdication sous prétexte de justesse du chant d’un sexe.

Ce livre ne dit rien, et il dit tout. Parce qu’on ne peut passer dans tous les corps et âmes. Mais il fait une visite dans une manière d’impensable, dans ce que le fruit toxique de la violence – qui ose ne pas se nommer comme telle – donne de brûlures stérilisant l’espoir. Ecrire est un acte de révolte en soi, un acte militant au sens espéré noble, car où l’humanité pourrait-elle s’ancrer dans la continuité du silence…

J’aurais aimé venir déposer ce livre à ta porte, que de mes mains il se pose dans les tiennes, je ne sais pas si cela sera possible, car tu sais mon attachement à un autre sol et mes moyens difficiles à multiplier les voyages, mais de mes pays, mes partages, je saurais tout faire pour aller respirer un jour cet air qui fait ton regard et la profondeur de ta poésie. Je t’aime, Amina, de toute la sororité que je peux lire en toi sans te connaître. Ce livre, Amina, sache que si je l’ai écrit pour toutes, c’est à toi que je le dédie dans mon coeur et mon silence.

Marie Hurtrel

 

Le site de Marie Hurtrel, artiste peintre