Histoires à écrire debout (8)

C’est un jeune couple, tremblement de terre de Boumerdes 2003, qui se retrouvent en bas de l’immeuble avec nous, ils se rendent compte qu’ils ont laissé leur bébé, ils s’insultent, mais aucun des deux ne remonte le chercher, jusqu’au moment où ils pense l’un à son argent, l’autre à ses bijoux, et ils remontent en courant à la deuxième secousse.

C’est une femme professeur d’université qui a été enlevée dans le train Blida-Alger, et violée par les terroristes, retrouvée, hospitalisée, à son retour à la vie, elle apprend que son mari à divorcé d’elle pour l’avoir déshonoré.

C’est un couple à Saida, ville d’intérieur du pays, la femme ne sort jamais, sa copine en voile intégral, vient la voir de temps à autre, le mari petit pervers, un jour suit la copine dans la rue pour la draguer, dans une petite ruelle, il la voit enlever son voile, c’est un homme.

C’est notre gardien de nuit, qui a installé son lit dans la loge, et qui nous a mis un grand écriteau, « Cette partie du parking n’est pas surveillée »…

© Amina MEKAHLI

Je suis de vous

Ne me regardez pas comme la grêle après la neige
Je suis de vous
Une infime vous
Et nulle part où aller sans vous emporter
En moi autour de mes peurs
Par delà mes souvenirs broyés entre vos dents
Ne me regardez pas comme la pluie sur le désert
Larme du ciel supplié
Ma chair a le goût de vos lois
Mes yeux ressemblent à votre horizon
Et je suis de vous pareille
En mille morceaux comme vous
Éparpillée sur la route du talion
Regardez moi cueillir les épines de l’amer
De mes mains nouées aux vôtres
Par le sceau des secrets
Mon dos sous vos jougs lacéré
Se lapide lui-même du péché
Et nulle part où aller sans vous emporter
En moi autour de mon cœur
Par delà mes espoirs
De balbutiements en finitude
Je suis de vous
Rien que de vous
Aimez ce qui est vous
Étrange et étranger
Qui sent l’odeur des vents millénaires et d’autrui
Emportez moi chez vous
Ce sera toujours chez moi
Ouvrez moi
Ouvrez vos yeux à ma nuit fatiguée
A mes jours sans raison
A mes heures sacrifiées
Égrenez les prénoms
Vous reconnaîtrez le mien
Parmi les livres empilés
Le livre de l’arbre vous le dira
Je suis de vous
Une infime vous
Et nulle part où aller sans vous pleurer
De toute mon absence
Mon bâton et ma boussole
Pleureront sur vos tombes
Quand ils trouveront mon nom
Sous les vôtres
Ouvrez moi
Ouvrez vos mains au retour des vagues
Qui vous confieront tous les exils
De vous
Ouvrez le vent et les nuages
Aux étoiles brisées
Contre vos remparts obscurs
Laissez passer la brume de l’instant
Laisser passer la rosée de demain
Ouvrez moi.

© Amina MEKAHLI. De toute mon absence.

*

Note de l’auteur

« Je suis de vous » est la traduction littérale de l’expression en arabe « انني منكم » une expression qui accompagnait le salut des voyageurs, pour faire les présentations préliminaires, « Je suis de vous » ainsi rassure, et ouvre le dialogue sur les origines et les appartenances. Cette expression aujourd’hui est devenue dans l’algérien dialectal « Tawa3na » « توعنا » littéralement « C’est à nous ». Pour présenter un nouveau venu dans un groupe, une famille, une société, dire celui-là « Tawa3na » est le code de confiance et d’intégration au sein du cercle. Le vous est multiple et discontinu, les Vous, ainsi se forment, sur des racines millénaires ou éphémères.

« Je suis de vous » est la seule expression pour dire je ne suis ni étrange ni étranger, ni « غرىب » ni « براني » Gharib et Barrani.

En effet le mot Gharib signifie aussi bien l’étrange que le celui qui est parti, on dira il est Gharib, pour dire il est étrange et aussi étranger, dans l’exil.

Ainsi l’expression « Je suis de vous » se retrouve beaucoup dans les poèmes à transmission orale, repris dans le terroir par les chanteurs populaires de Rai, dans les chansons Rai, l’expression « ana menkoum » « انني منكم » se retrouve souvent dans de longues complaintes, sur le rejet, la trahison, et l’indifférence.

Histoires à écrire debout (7)

C’est un cousin pharmacien qui a fait son service militaire dans une caserne où ils étaient tous de la profession médicale. A la fin de leur service, fatigués, un de leurs compagnons, chirurgien de profession et très imbu de sa personne, leur annonce: Moi j’en ai marre de laver mon linge dans ces conditions, pour les quelques jours qui restent, je ne lave plus, j’ai décidé de jeter, j’ai acheté huit paires de chaussettes et huit caleçons, bon marché, à jeter après utilisation.

Sauf qu’il leur restaient huit semaines…

C’est le gardien de nuit de la résidence où j’habite Ammi Djelloul, un vieux très sympathique avec son gourdin, on se demandait à quoi il servait vraiment mais on l’aimait bien. Un soir on rentre avec une amie en voiture, et un jeune que je ne connais pas, au lieu d’ouvrir le portail, nous dit : SI Djelloul est malade et vous demande qui vous êtes? , je lui réponds c’est Moi, il disparaît un instant dans la loge puis revient nous ouvrir, et toi tu es qui? Moi je travaille chez Si Djelloul…

C’est un vieux couple dans un restaurant, elle en djellaba et tenue traditionnelle, et lui petit vieux au regard amoureux, ils mangent, ils discutent ils boivent, ils se regardent tendrement, il lui offre tout ce qu’elle veut, le vin au début, puis une vodka orange, puis un Gin Tonic, puis vin blanc, puis Get 27, puis…je ne me rappelle plus, on s’est dit elle va mourir avec ce mélange, on a parlé trop tôt mes amis et moi, la vieille s’est mise à vomir par terre, sur la table, elle était dans tous ses états, blême, en sueur, les serveurs ne savaient plus quoi faire, le patron du restaurant s’excusait à toutes les tables, et lui le petit vieux avec son petit mouchoir lui épongeait le front, lui essuyait la bouche avec sa main, lui embrassait la tête en pleurant…Il est arrivé à la soulever avec l’aide des serveurs et ils sont sortis…L’une des plus belles scènes d’amour que j’ai vu de toute ma vie.

© Amina MEKAHLI