Les derviches ne tournent plus

Des corps d’hommes et de femmes
Des barbes et des foulards
Des enfants courant à perte de vue
Des cheveux qui poussent comme des arbres
Des corps qui se taisent sous le drapeau
Des livres saints et d’autres malsains et puis des épées
Pour couper les têtes entre les deux
Un monde qui gesticule sous la culpabilité
Des vagues qui dressent des cadavres comme on dresse
Des ours dans une cage
Des constitutions comme des costumes au rabais
Pour habiller la nudité des sans-papiers
Des pays comme des étoiles filantes qui disparaissent
Sous les regards des rêveurs
Des gouvernements qui n’aiment pas les humains
Et des humains qui n’aiment plus personne
Des bouches qui se tordent sous les mots
Et des mots qui ne veulent plus rien dire
Des monopoles de l’âme qui distribuent les enfers
De l’argent partout pour empiffrer les nantis
Et des affamés qui verdissent de puanteur
Des objets inutiles qui valent deux siècles de salaire
Et un bol de riz qui coûte plus cher que la vie
Le tournis des derviches ne sert plus la boussole
Celle du monde qui tourne à reculons…

Amina MEKAHLI. Où allons-nous ?

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“L’eau des roses assassinées” – Exclusivité pour le dialogue poétique « Nouvelles Voix » Espagne/ Algérie/ Tunisie, Juin 2019

L’eau des roses assassinées

Nous sommes ce pays du levant
Et cet autre pays du couchant
Agrippés au soleil comme des ballons qui s’envolent
Au-dessus des cimetières profanés
Agrippés au cœur des hommes qui s’enfuient
Devenus d’incontournables morceaux de pierre
Nous entrons par les portes du ciel
Et nous sortons par les fenêtres des prisons
Désarmés nous brandissons nos mains
Pour pointer du doigt le salut de nos âmes
Nos bouches posées sur les tombes des martyrs
Murmurent des cris dans la langue des vivants
Pour que le vent se lève enfin avec les voiles
Sous l’ombre de l’arbre aux racines noyées dans la mer
Nous entrons par la vallée de la Soummam
Et nous sortons par le détroit de Gibraltar
Asphyxiés par l’air confiné de l’histoire en ruine
Vêtus de drapeaux trempés dans l’encre noire
Nos têtes brûlées et nos cœurs mutilés,
Nous traversons les barbelés des esprits fermés à double tour
Nous rampons sous les vagues et sous la marée humaine,
Jusqu’au lever du jour d’avant et celui du rêve d’après
Nous sommes ce pays du levant
Et cet autre pays du couchant
Agrippés à la lune comme des étoiles filantes
Une nuit quelque part dans le désert du Hoggar
Agrippés au coeur des hommes qui reviennent
Devenus d’infranchissables dunes de sable
Nous descendons vers le long fleuve tranquille
Pour laver notre honneur de l’infamie du code
Et nous remontons vers la cime des possibles
Pour étendre nos linceuls à l’air libre en chantant
Nous avons épuisé les mots durs et le blé tendre
Et nous avons asséché les puits d’amour et d’eau fraîche
Nous subsistons en avalant nos noms perdus sur le bout de la langue
Et en buvant nos larmes restées en travers de la gorge
Nous tournons le dos aux fruits de nos entrailles
Le visage enfoui dans les jupons de mère patrie
Nous cherchons ses mamelles gorgées de désespoir
Pour nourrir de leurs richesses toutes nos indignations
Nos yeux aux volets clos et nos oreilles dans les poches
Nous avançons à tâtons sur le sillage des oiseaux muets
Cherchant la porte dérobée du pays imaginaire
Que nous dessinons du regard sur le mur du son
Nous sommes ce pays du levant
Et cet autre pays du couchant
Agrippés au mât du radeau qui chavire
Comme des méduses que la vie rejette sur la rive d’en bas
Agrippés au tracé des frontières entre les peuples
Devenues d’insurmontables murailles de haine
Nous nageons dans les eaux troubles de la paix
Pour échouer sur l’île perdue de la mémoire
Nos corps finissant en queue de poisson
Gigotent dans le ventre de l’ogresse insatiable
Nos voix aiguisées comme des lames de fond
Se déploient à l’unisson sur le vacarme du monde
Pour briser le silence de cette bouche cousue
Au fil blanc des mensonges que l’oubli a tissés
Nous marchons la tête haute sous le joug des képis
Comme des funambules au dessus du vide des sens
Nous inscrivons le jour saint sur le livre des comptes
En trempant le destin dans l’eau des roses assassinées…

©Amina Mekahli. Poème inédit

Exclusivité pour le dialogue poétique « Nouvelles Voix »
Espagne/ Algérie/ Tunisie, Juin 2019.

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Lecture de mon poème “Je suis de vous” extrait de “Nomade brûlant” (soirée de clôture du festival mondial de poésie Mihai Eminescu à Craiova en Roumanie)

Lecture de mon poème “Je suis de vous”, extrait de “Nomade brûlant” éditions Anep 2017, lors de la soirée de clôture du festival mondial de poésie Mihai Eminescu à Craiova en Roumanie, le 21 juin 2019.


Ne me regardez pas comme la grêle après la neige
Je suis de vous
Une infime vous
Et nulle part où aller sans vous emporter
En moi autour de mes peurs
Par delà mes souvenirs broyés entre vos dents
Ne me regardez pas comme la pluie sur le désert
Larme du ciel supplié
Ma chair a le goût de vos lois
Mes yeux ressemblent à votre horizon
Et je suis de vous pareille
En mille morceaux comme vous
Éparpillée sur la route du talion
Regardez moi cueillir les épines de l’amer
De mes mains nouées aux vôtres
Par le sceau des secrets
Mon dos sous vos jougs lacéré
Se lapide lui-même du péché
Et nulle part où aller sans vous emporter
En moi autour de mon cœur
Par delà mes espoirs
De balbutiements en finitude
Je suis de vous
Rien que de vous
Aimez ce qui est vous
Étrange et étranger
Qui sent l’odeur des vents millénaires et d’autrui
Emportez moi chez vous
Ce sera toujours chez moi
Ouvrez moi
Ouvrez vos yeux à ma nuit fatiguée
A mes jours sans raison
A mes heures sacrifiées
Égrenez les prénoms
Vous reconnaîtrez le mien
Parmi les livres empilés
Le livre de l’arbre vous le dira
Je suis de vous
Une infime vous
Et nulle part où aller sans vous pleurer
De toute mon absence
Mon bâton et ma boussole
Pleureront sur vos tombes
Quand ils trouveront mon nom
Sous les vôtres
Ouvrez moi
Ouvrez vos mains au retour des vagues
Qui vous confieront tous les exils
De vous
Ouvrez le vent et les nuages
Aux étoiles brisées
Contre vos remparts obscurs
Laissez passer la brume de l’instant
Laisser passer la rosée de demain
Ouvrez moi.

© Amina MEKAHLI. De toute mon absence.

*

Note de l’auteur

“Je suis de vous” est la traduction littérale de l’expression en arabe “انني منكم” une expression qui accompagnait le salut des voyageurs, pour faire les présentations préliminaires, “Je suis de vous” ainsi rassure, et ouvre le dialogue sur les origines et les appartenances. Cette expression aujourd’hui est devenue dans l’algérien dialectal “Tawa3na” “توعنا” littéralement “C’est à nous”. Pour présenter un nouveau venu dans un groupe, une famille, une société, dire celui-là “Tawa3na” est le code de confiance et d’intégration au sein du cercle. Le vous est multiple et discontinu, les Vous, ainsi se forment, sur des racines millénaires ou éphémères.

“Je suis de vous” est la seule expression pour dire je ne suis ni étrange ni étranger, ni “غرىب” ni “براني” Gharib et Barrani.

En effet le mot Gharib signifie aussi bien l’étrange que le celui qui est parti, on dira il est Gharib, pour dire il est étrange et aussi étranger, dans l’exil.

Ainsi l’expression “Je suis de vous” se retrouve beaucoup dans les poèmes à transmission orale, repris dans le terroir par les chanteurs populaires de Rai, dans les chansons Rai, l’expression “ana menkoum” “انني منكم” se retrouve souvent dans de longues complaintes, sur le rejet, la trahison, et l’indifférence.


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